jeudi 12 mars 2015

Critique : Life is Strange - Episode 1 : Chrysalis



Des regrets... Chacun connaît les siens. Tandis que certains les traînent comme autant de vieilles casseroles assourdissantes, les autres auront appris à les exploiter. Ils sont les témoins mémoriels de nos erreurs passées, qui certainement, ne seront plus jamais commises. Et alors que les seconds ont appris à grandir par leur aide, les premiers se seront posé ces questions : « Mais que ce serait-il passé si j'avais choisi de tourner à droite à cet embranchement de ma vie ? » ; « Pourquoi ne lui ai-je pas dit ça ? » ou au contraire « Pourquoi l'ai-je fait ? » ; « Si seulement j'avais su ça, à ce moment... ». Des réflexions, communes à nombre de personnes, qui touchent au regret, à la nostalgie, et à cette douce enfance, alors que nous n'étions responsables en rien. C'était si simple alors.
Life is Strange s'intéresse à ces propositions, il nous permet de les mettre en pratique, de les vivre. On nous expose tout le potentiel d'une vie, du libre-arbitre et / ou de la destinée. Sommes-nous des marionnettes désignées à suivre une route toute tracée ? Ou est-ce qu'à l'inverse la vie est-elle cette infinité de possibilités déterminée par nos choix quotidiens ?


Welcome - Arcadia Bay

Au revoir NeoParis, Dontnod aura fait le choix plus intimiste - réponse aux accusations d'un Remember Me trop ambitieux ? - de choisir la petite ville fictive d'Arcadia Bay comme le théâtre de sa narration. Max Caulfield, toute jeune adulte, un peu paumée, se définissant d'elle-même comme répondant au stéréotype de la « geek timide », revient à sa ville natale, pour y suivre un cursus en photographie à l'Académie Blackwell. Seulement, il est difficile pour une introvertie comme Max de s'intégrer, d'autant moins à cause de garces friquées comme Victoria. Et puis, il y a Chloé... Qu'est devenue son amie d'enfance après toutes ces années ? Celle qu'elle a pourtant laissée sans nouvelles après son départ pour Seattle...
Comment ça elle est pas fraîche ma tornade?
Un rêve viendra balayer cette nostalgie, un augure catastrophique, d'une terrible et irréelle tornade menaçant l'autrement paisible petite ville. Et comme le surnaturel frappe généralement à plusieurs reprises, peu après cette vision, Max se découvrira une étrange capacité : celle de modifier ses actions en remontant le temps, comme si elle faisait un Ctrl + F. Le pouvoir de changer ce qui l'entoure, d'essayer toutes les potentialités et de les choisir.

S'agissant d'un format épisodique reprenant les bases d'un Telltale, il est difficile de juger de la qualité scénaristique de ce qui nous sera présenté, puisqu'en l'état « Chrysalis » ne fait que nous donner les bases. Mais... Elles m'ont déjà séduit. Life is Strange est, en l'état, un peu comme un smoothie. On y met tous les fruits qui nous plaisent et on brasse. On sait que ça devrait être vraiment bon, mais tant que l'on n'y pas goûté, on ne peut en être sûr. Le contexte est charmant, Blackwell, après trois heures de jeu, est vivante, cohérente. Après ces trois heures, on aime Max, on apprécie lire son journal intime, comprendre le pourquoi de ses SMS. Elle est touchante, comme l'est Chloé. Déjà, à partir de là, je suis certain que l'on aurait eu une histoire plutôt sympathique... Ajoutez maintenant ce soupçon de mystère avec la disparition très twin-peaksienne d'une autre jeune femme, ainsi que suffisamment peu de surnaturel pour intriguer tout en restant « crédible »... Vous comprendrez que ce premier épisode a décidément une bonne odeur de fruits !


Debout les photographes, et haut les cœurs !

Qui est déjà initié aux productions Telltale, ne sera aucunement surpris par le déroulement de la partie. Reviendront certainement les sempiternelles questions relatives à la définition du jeu vidéo... Peut-on estimer « jouer » à Heavy Rain ? Je suppose que c'est très subjectif. Et à la vérité, je ne suis pas convaincu que la problématique se pose véritablement. Ces œuvres n'ont aucunement la prétention de faire vivre une expérience de gameplay. Mais de nous emporter dans une histoire, offrant une alternative aux médias que peuvent être le cinéma et la littérature.
Et c'est résolument vers sa narration que s'est penché Dontnod. Ici pas de séquences d'actions scriptées à coup de Quick Time Event, juste de la contemplation et quelques puzzles utilisant le système de « Rewind », le fameux pouvoir de Max. Ce qui est finalement loin d'être un mauvais choix tant ces interventions maladroites de design, que sont les QTE, me semblent inintéressantes et futiles.

Dis Max, ça fait psycho ton mur là.
Étant la seule véritable mécanique de jeu de Life is Strange, nous étions à même de nous attendre à ce que le rewind soit correctement exploité. Et, il se trouve que ce premier épisode est plus qu'engageant sur ce point. On trouve deux hypothèses sur son emploi : la résolution de petits (vraiment tout petits) puzzles, et l'exploration des différents choix. À noter d'ailleurs qu'il est techniquement possible de ne pas y avoir recours du tout, sauf pour la toute première fois... C'est très judicieux d'avoir fait en sorte que ce soit bien le joueur qui ait en main cet outil, et non le jeu qui nous commande via je ne sais quels scripts sales. La seule limitation imposée se faisant aux changements de « niveau », fixés comme déterminant définitivement les choix sélectionnés.
On obtient au final, un élément de jeu très plaisant d'emploi. On explore naturellement tout ce qu'il nous est proposé, on avale tout l'univers, dans toute son infinité, comme si l'on choisissait de vivre toutes nos vies parallèles simultanément... Puis on tente de trouver l'idéale, de tout corriger. Difficile de ne pas penser au fameux Jour de la Marmotte ! Et comme si les développeurs savaient que l'on allait mettre cette comparaison sur le tapis, ils auront la malice de laisser Max s'en charger à notre place.


L'effet papillon ?

Vous l'aurez compris, il se dégage du jeu, un charme incontestable. Celui-ci devant à la direction artistique tout à fait réussie, avec ses textures peintes main, son choix de coloris chaleureux et son atmosphère à la fois nostalgique et plausible / palpable, ou encore ses interactions crayonnées... La bande-originale indie / folk n'a certainement pas à rougir non plus. Surtout qu'elle est parfaitement amenée... Très jolie recherche d'intégration de ce côté d'ailleurs ! Bref, on ressent ce travail sur la matérialisation de ses songes et souvenirs, d'un soir d'été que l'on a passé heureux, tout simplement... Et que l'on se remémore, sourire au coin des lèvres.
Eh ! Mauvais pour la santé, hein !
Ce premier épisode n'est pas toutefois exempt de défauts, aux allures de détails, sans doute, mais qu'il convient de noter. On est loin des niveaux de détails dans les expressions faciales qu'offrent les plus grosses productions. La comparaison est désavantageuse, car évidemment les moyens ne sont pas les mêmes... Seulement, les visages sont assez figés, les mouvements rigides. Il est possible que ça puisse gêner certaines personnes à rentrer dans le jeu, s'ils se bloquent sur ce qu'ils ne pensent être que de pantins peu animés.
On pourra émettre aussi que la VO parlée est plus riche que le sous-titre rendu. Dommage pour les personnes ne la comprenant pas, ils perdent en qualité. Chose peut-être plus gênante, il y a quelques incohérences avec l'emploi du rewind... Volontaires pour le bien du déroulement de l'histoire, mais tout de même !

Il en découle un « Chrysalis » qui remplie parfaitement sa fonction, titiller le joueur, lui donner envie de connaître la suite. Ainsi que l'attacher à une nouvelle propriété intellectuelle, démontrer que la créativité n'est pas morte... Seulement, il faut voir aussi que si plaisant soit-il, ce premier pas ne sera concluant que par la sortie du second épisode. Car en l'état, il n'est que potentialité. Les bases sont là, maintenant il faut les exploiter. L'univers a de quoi charmer, mais l'on sait très bien que la « hype » peut parfaitement retomber si les scénaristes ne suivent pas. Hein les gens de Lost ? Les personnages, s'ils répondent à des stéréotypes, restent tout à fait attachants, mais il reste énormément à découvrir. L'utilisation du rewind fonctionne, mais l'on attend encore cette promesse de « cette action aura des répercussions sur la suite de l'histoire ». Après les Telltale, nous suivons pertinemment que les développeurs sont des illusionnistes, et que les embranchements qu'ils nous proposent, ne le sont que très rarement en vérité.
Alors faut-il jouer à cet épisode avant que l'histoire ne soit bouclée ? Oui, très certainement, car en l'état ce qu'il nous est proposé est déjà une petite réussite. Mais qui dit réussite, dit fortes attentes. Alors messieurs, vous êtes attendus au tournant !

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